Rappel : qui sont réellement les acteurs de ce rapprochement ?
Le rapprochement entre Uber et Hysetco, annoncé aujourd’hui, s’inscrit dans une stratégie à plusieurs niveaux, mêlant enjeux industriels, commerciaux et technologiques.
D’un côté, Uber annonce un investissement dans Hysetco, acteur positionné sur la transition énergétique du taxi à hydrogène, avec l’objectif affiché d’accélérer le déploiement de flottes de taxis à hydrogène et d’intégrer davantage de taxis à sa plateforme.
De l’autre, ce partenariat vise à renforcer la présence d’Uber sur le marché réglementé du taxi, en s’appuyant notamment sur des acteurs structurés comme Slota, filiale de Hysetco et opérateur historique du secteur.
Au-delà des auto-congratulations et de l’effet d’annonce, la principale nouveauté que nous retenons est ailleurs : l’accolade entre un acteur historique du taxi, dont l’activité s’est construite au service de la profession, et une firme américaine qui a longtemps structuré son développement en opposition directe avec celle-ci.
Au-delà de la dimension environnementale mise en avant, cette alliance traduit une volonté claire d’ancrage local et d’extension du modèle de plateforme au cœur même du taxi. Présentée comme une convergence des modèles, elle peut également être interprétée comme une nouvelle étape dans la stratégie d’intégration progressive du taxi dans un écosystème dominé par des intermédiaires numériques. Cette évolution appelle, à ce titre, une analyse lucide et vigilante de ses implications économiques, professionnelles et stratégiques pour l’ensemble des chauffeurs.
Avant toute analyse, rappelons de qui l’on parle.
Uber : Créée en 2009 aux États-Unis, la plateforme s’est développée sur un modèle de mise en relation entre clients et chauffeurs, en s’appuyant sur une logique d’intermédiation numérique à grande échelle. Son expansion s’est accompagnée, dans de nombreux pays, de tensions juridiques, sociales et économiques autour de son modèle, notamment sur la question du statut des chauffeurs et des conditions d’exercice de l’activité.
Hysetco : créée en 2017 par Hype, acteur positionné sur la transition énergétique du taxi parisien l’hydrogène. En 2023, Hype est sorti du capital de Hysetco. Hysetco est notamment la maison mère de Slota, acteur historique du taxi parisien (depuis 1932), dont l’activité est, depuis des décennies, directement liée à l’exploitation et à l’accompagnement de chauffeurs de taxi. Slota incarne à ce titre une part importante de l’histoire économique du secteur.
C’est précisément là que se situe le fait marquant pour notre organisation.
Un acteur historique du taxi qui fait entrer le loup dans la bergerie
Le point central est simple : un acteur historique du taxi, dont le modèle économique s’est construit grâce aux taxis, ouvre aujourd’hui la porte à un acteur qui a historiquement construit sa croissance en opposition frontale avec la profession qui la concurrence déloyalement depuis plusieurs années.
C’est là que se situe le véritable sujet.
Certains parleront de partenariat, d’innovation ou de modernisation. Mais la lecture lucide est différente : faire entrer le loup dans la bergerie n’a jamais été une stratégie neutre.
Uber met en avant des chiffres, évoquant plusieurs milliers de taxis présents sur sa plateforme à Paris. Ces données restent difficiles à vérifier et doivent être mises en perspective : la profession compte environ 65 000 taxis en France.
L’effet d’annonce existe. Mais il ne dépasse pas nécessairement le cercle de ceux qui s’en félicitent.
Sur le terrain, la profession, elle, connaît Uber. Elle connaît ses pratiques, son historique, ses méthodes d’expansion.
Et elle n’est pas dupe. Hysetco, par l’intermédiaire de Slota, reste libre de conclure les partenariats qu’elle juge opportuns. Pour autant, ces choix ne sauraient être interprétés comme une adhésion ou un soutien de l’ensemble de la profession, loin de là !
Une stratégie connue d'Uberisation : attirer, capter, puis contrôler
L’histoire du développement de Uber est désormais bien documentée.
Une première phase d’attractivité : promesses de revenus, flexibilité, accès facilité à la demande.
Puis une phase de structuration : montée en puissance de la plateforme, dépendance accrue des chauffeurs, ajustement des conditions économiques.
Enfin, une phase de contrôle : pilotage des tarifs, des flux, des conditions d’accès au marché.
Aujourd’hui, le taxi entre dans cette équation.
Et il convient de se poser une question simple : cette intégration se fera-t-elle dans l’intérêt des chauffeurs… ou dans celui de Uber?
Les taxis qui travaillent aujourd’hui avec Uber pourraient suivre une trajectoire déjà observée chez les VTC. Initialement attractif, avec des revenus élevés et des conditions avantageuses, le modèle a progressivement évolué vers une pression accrue sur les tarifs et la rentabilité.
Cette évolution, largement constatée par les chauffeurs VTC, invite à la prudence quant aux équilibres économiques à long terme.
Une réalité de terrain inchangée : une pression constante
Pendant ce temps, dans les rues parisiennes, la situation reste tendue.
Les VTC opérant via les applications, principalement Uber, sont régulièrement observés par les chauffeurs de taxi dans les zones à forte demande, ce qui soulève des interrogations récurrentes quant au respect du cadre réglementaire.
La réglementation est pourtant claire : la maraude est un droit exclusif du taxi. Les VTC doivent fonctionner sur réservation préalable et ne peuvent ni stationner ni circuler dans l’attente de clientèle.
Mais les chauffeurs constatent, au quotidien, des pratiques incontrôlées et dans les faits non contrôlées.
Présence continue, véhicules en attente, occupation stratégique de certains emplacements : dans les faits, c’est une maraude dématérialisée et illégale.
Ces pratiques s’inscrivent dans un modèle encouragé par les plateformes, où la performance repose sur la disponibilité immédiate.
Conséquence directe :
- une concurrence profondément déloyale
- un affaiblissement du cadre réglementaire avec la politique du s’apparente au « fait accompli »
- une mise en difficulté du peu de VTC (héritiers de la grande remise) qui respectent les règles
Le problème n’est pas théorique. Il est quotidien avec tout un secteur qui se paupérise petit à petit.
Uber taxi : un choix par opportunité… ou par contrainte ?
Ce phénomène est parfois présenté comme une preuve de l’attractivité retrouvée du modèle taxi.
Mais il mérite d’être analysé avec lucidité.
Pour beaucoup, ce basculement s’explique aussi par les conditions d’exercice dans le secteur VTC, souvent jugées difficiles : pression économique, commissions, dépendance aux plateformes.
Autrement dit, ce mouvement peut aussi traduit clairement une désillusion.
Dans ce contexte, l’intégration des taxis dans des logiques de Uber peut apparaître comme une nouvelle phase d’ajustement : maintenir une offre abondante, renouveler les chauffeurs, “temporiser” le modèle économique.
Certains observateurs s’interrogent d’ailleurs sur le fait que ces stratégies puissent coexister avec des investissements dans des technologies de rupture, notamment les véhicules autonomes qui circulent déjà aux États unis et en Chine.
Sans tirer de conclusion hâtive, des questions se posent : quelle place durable pour le chauffeur dans ce modèle ? et combien de temps tiendront les modèles respectueux des règles sociales et fiscales du pays.
UNIT : une ligne devenue difficile à lire
Dans ce contexte, la position de l’UNIT interroge.
Organisation historiquement engagée contre les pratiques de la plateforme américaine, elle compte aujourd’hui parmi ses membres des acteurs impliqués dans ce rapprochement.
La question est simple : quelle postion ?
- Matien du cap de défense du modèle taxi contre le modèle américain?
- Adaptation stratégique ?
- Ou coexistence des deux, au risque de brouiller le message ?
La profession a besoin de clarté.
Face aux dérives, la CFTC taxis, alerte et agit
La CFTC Taxis, première organisation de la branche en France, agit avec constance pour défendre les acquis sociaux, les droits des travailleurs et l’équilibre de la profession.
Comme nous l’avons déjà indiqué dans notre article du 24 janvier, chacun reste libre de son analyse et de ses orientations stratégiques : une société privée est, en droit, libre de s’associer avec les partenaires de son choix. Ce principe ne fait pas débat. En revanche, il est de notre responsabilité de rappeler les réalités économiques qui sous-tendent ces modèles, afin que les travailleurs ne deviennent pas la variable d’ajustement de stratégies économiques qui peuvent, à terme, déséquilibrer la profession.
Car derrière ces alliances, le modèle repose nécessairement sur un grand nombre de travailleurs amenés à se partager une même source de revenus, dans un cadre où la part de la plateforme, elle, demeure structurée pour être préservée.
Cette organisation peut, à terme, peser sur les équilibres économiques des chauffeurs.
C’est dans ce contexte, et conformément à ses prérogatives, que notre organisation a engagé une procédure devant le tribunal judiciaire à l’encontre de Hysetco, pour atteinte à l’intérêt de la profession.
Parallèlement, une action d’ampleur est coordonnée devant les juridictions prud’homales.
Ces démarches s’inscrivent dans un cadre strictement juridique et suivront leur cours. Nous communiquerons sur ces sujets en temps utile.
Mais au-delà de ces procédures, le sujet de fond reste entier : les choix stratégiques opérés aujourd’hui ne sont pas neutres. Ils engagent durablement l’avenir du modèle taxi et appellent, plus que jamais, à la vigilance et la mobilisation de l’ensemble de la profession.
CFTC Taxi
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